
Etats d’âme
Chère Marie, j’ai besoin de te confier mes états d’âme. Ça te surprend, hein, que j’aie des états d’âme ! Parce qu’à travers les moments que nous avons partagés, tu m’as toujours vu pétillant d’énergie. Cette énergie, c’est toi qui me la donne, par quelque alchimie secrète dont j’ignore la formule. Mais j’ai quand même mes états d’âmes. Par moments je suis ravagé. Je ne dors plus, j’en perds le sommeil. Si la dépression est un phénomène climatique, la météo de mon âme est fort mauvaise. Tempêtes et orages. Des tornades même ! Je suis saisi d’une sorte de souffrance, intérieure et muette, qui laisse derrière elle un vide intense. Certes, l’amour que je te porte, et que tu me rends bien, le comble souvent. Aux grandes souffrances du siècle, il passe la pommade des petits bonheurs : j’oublie dans ces instants toute la tristesse de l’Homme. Mais la clarté de ton regard ne peut toujours masquer la misère du Monde.
A travers nos voyages, nous l’avons parcouru, le Monde. Nous avons vu beaucoup de petites joies et de grandes tristesses. Parce que nous étions ensemble, nous nous sentions protégés. Mais la réalité nous a marqué au fer blanc. Souviens-toi des bidonvilles de Bangkok et des charniers d’Afrique. Ces marques-là sont de celles qui ne s’effacent pas. Quand je regarde le Monde, ce n’est pas d’incompréhension que je souffre. Au contraire, je souffre de trop bien le comprendre, avec ce qu’il peut apporter de violence et de cruauté. L’amour et la compassion brillent parfois dans l’oeil de l’Homme. Mais comme la flamme d’une allumette, bien vite son souffle s’épuise et il ne reste de son éclat qu’un corps calciné, sans lumière ni chaleur. Je voudrais qu’il en soit autrement. Cette aspiration secrète ne fait qu’accentuer ma souffrance parce que je me rends compte de mon impuissance.
J’ai perdu l’espoir de changer le Monde. C’est une douloureuse prise de conscience. Souvent, lorsque je plonge dans tes bras, c’est pour mieux fuir cette terrible réalité. Tu me crois fort, mais je suis faible. Lorsque nous nous sommes connus, j’étais encore partisan. Je me laissais porter par la vague de l’idéalisme avec toute la passion et l’énergie de mon jeune âge. Toi aussi tu y croyais, avec plus d’insouciance peut-être, mais tu y croyais. Puis le temps est passé, les vagues se sont brisées sur les récifs de la vie : malgré nos combats, malgré nos prises de position, nous n’avons rien changé au Monde. Les Hommes s’entredéchirent toujours. Les luttes intestines se poursuivent, partout, de la plus petite famille à la plus grande nation. La paix d’Irak s’est enlisée, la révolution Orange a perdu de sa lumière. Je crois que c’est dans la nature humaine de se haïr et de se faire souffrir.
Il fallait que je partage ma désillusion avec toi parce que tu es tout ce qui me reste. Ça t’étonne sûrement que je te dise cela. Tu me vois chaque jour, souriant et plein d’allant. C’est parce que tu es là. Je me sens bien à tes côtés. Cet amour que je ne peux donner au Monde - il n’en veut pas - je le pose à tes pieds.